Interview de Shaka grapheur artiste peintre

Et si le prochain miroir de notre société redevenait la peinture… Shaka est l’un des artistes peintres les plus prometteurs de sa génération, acclamé lors de la vente aux enchères de Millon et associés. Originaire de la banlieue sud de Paris et il est issu du mouvement Graffiti.

Il transcrit dans ses toiles nos émotions en proie au monde qui nous entoure. Il a gardé du Graffiti et de la culture Hip-Hop leurs valeurs d’unité et d’amour pour le genre humain. Aujourd’hui, sur toiles ou sur murs avec son ami Nosbè, il donne à voir la vie en couleur Plus qu’une interview, une discussion, je vous en propose des extraits.

Les années en faculté d'Arts Plastiques de Paris …

Quand tu arrives à ce stade d’études tu es censé savoir dessiner. Mais être étudiant en arts plastiques ça permet de trouver sa voie. C’est une façon d’être aiguillé dans le bon sens. Tu t’essaies à des techniques comme le collage, la sérigraphie, la vidéo, entre autres. Il ne faut pas négliger que tu apprends aussi beaucoup par toi-même. Les expositions au musée et dans les galeries sont importantes pour voir ce qui se fait. Les cours seuls ne t’aident pas, il faut déjà avoir cette envie de créer à la base et l’envie d’apprendre.

On peut te montrer mille fois quelque chose, si tu ne l’as pas en toi, ça ne rentre pas. Tu as la fibre artistique ou pas, c’est comme pour les Mathématiques. Mes idées créatives sont toujours venues au fur et à mesure de mon parcours. J’ai toujours confronté mon dessin aux expériences que la vie me donnait.

Le choix d’une vie d’artiste et sa place dans la société…


Le choix d’être artiste peut être angoissant. Il confronte à des problèmes très réels inscrits dans notre société, comme le chômage ou la précarité. Tu es vraiment dans la survie avant que tu puisses vivre de ton art.

D’un autre côté, tu poses un regard différent sur ce qui t’entoure. Ce choix te permet d’avoir une vision plus large et très riche du quotidien. Je pense à des scènes de la vie de tous les jours comme les réunions de syndics de mon immeuble, la queue au supermarché, les tranches de vie à la télé. Je découvre des comportements, des émotions qui me font halluciner. Tu prends la réalité en pleine face sur la façon dont les autres vivent. Il m’arrive d’être étonné par les idées, les affirmations si différentes des miennes sur des sujets de sociétés et des situations. Je vois aussi que dans ma génération, nous n’avons pas tous les mêmes attentes de la vie. Je suis père d’une petite fille, je pense souvent à la façon dont les attitudes des autres l’influencent à l’école…

Nous sommes tous liés, quoiqu’il arrive. Il est évident que la vie de tout à chacun est faite et se nourrit des autres et des rencontres. Si aujourd’hui, j’ai un espace pour peindre c’est grâce à une rencontre, par exemple. Ma rencontre avec Armand qui me laisse un espace pour travailler. J’allais me retrouver sans atelier et sur le chemin une rencontre me fait avancer.

Art et transmission…

J’ai été professeur et j’ai tout lâché pour la peinture. Mais le côté transmission et les relations humaines sont des choses importantes à mes yeux. J’ai trouvé pour ça un équilibre en encadrant des jeunes dans le milieu associatif.

Je suis artiste et c’est important pour moi de gagner ma vie comme ça, avec mon art. J’aime aussi l’idée d’apprendre aux plus jeunes dans un cadre moins stricte que celui de professeur. Je préfère cette démarche où la discipline est moins nécessaire pour enseigner. À ce moment là, je n’ai aucune angoisse sur l’échange qu’il va y avoir contrairement à un vernissage ou une exposition.
C’est un travail qui est indissociable de ma personnalité. Je fais ça par ce que j’aime la compagnie humaine et que je suis un angoissé. Montrer la folie, la façon d’être des autres, c’est aussi pour ça que j’aime travailler sur la figure humaine.

Exploration, Vision, engagement et choix artistique…

Dans mon travail, je témoigne de certaines choses et cela me confronte aux autres. Je montre la condition sociale, les résultats de faits politiques ou historiques sur les hommes, du colonialisme aux sans abris. Mon travail témoigne et dénonce, il est un regard posé sur les émotions humaines. Je pense que le Graffiti dénonce aussi à sa façon les choses. C’est la même démarche qu’un autre artiste conscient et soucieux de vouloir témoigner. Dans mon travail sur toiles, je vois une réalité et une idée me vient, je travaille alors sur l’imagerie. Les tentes Quecha du tableau « Quel choix » viennent de la réalité qu’a soulevée l’association « Les enfants de Don Quichotte » sur les conditions de vie des sans abris. Un de mes autres tableaux représente la complexité de la situation qui entoure les événements du 11 septembre. Les étoiles des états du drapeau américain sont remplacées par l’étoile et le croissant de l’Islam.

Pour le portrait d’Ubu  roi (personnage et titre du livre d’Alfred Jarry), j’appuie sur les traits du visage. Je voulais qu’aparaisse les traits de caractère d’un dictateur. Le portrait montre un homme un peu gras et alcoolique avec un regard dédaigneux. Un homme qui vient d’un milieu populaire qui devient pire que ses prédécesseurs.

Pour le portrait de  Poelvoorde, j’ai voulu montrer une autre facette de lui. Un homme qui a connu la dépression alors que c’est un comique. J’ai voulu montrer son côté clown triste. Il fait marrer les gens mais tout ça le dépasse. J’ai joué sur ses différents états émotionnels avec les différents visages superposés sur la figure principale.

Je sais que mon style rappelle celui de la caricature car je tente d’avoir un regard sarcastique sur les choses. Cette façon de peindre des figures comme si la peau n’était plus, c’est les mettre à nus. J’enlève leur protection et l’utilisation de la couleur représente la vie. Chaque muscle qui bouge est une émotion, mais le rendu fragmenté est inconscient de ma part... A l’époque où j’ai commencé à peindre comme ça, je m’intéressais à l’anatomie.

Je ne veux pas m’enfermer dans un style, je veux tout tenter. La peinture doit proposer, transcender le portrait autrement. Le but de la peinture est de proposer une autre lecture. Le travail de la photo joue plus comme un instantané qui fige les émotions. La photo propose souvent une attitude posée. La peinture permet autre chose : faire vibrer le portrait par un autre traitement de la couleur pour montrer le caractère du sujet, par exemple. Dans mon travail si on fait attention, on peut voir l’impact des travaux de Van Gogh sur mon style.

Musée, exposition et Graffiti…

Des événements comme La vente au enchères de Millon et l’exposition T.A.G au Grand Palais sont un nouveau défi et je me sens plutôt spectateur de tout ça. Cela montre les possibilités d’évolution du Graffiti. Je les vois comme une chance de donner ses lettres de noblesse au mouvement. Mais je comprends que d’autres pensent que ces événements peuvent être de la récupération par le monde de l’art. Il faut se rappeler et montrer que le hip-hop est à la base de tous ces talents. Que dans le mouvement Graffiti chaque artiste explore son propre chemin.

Je pars toujours du principe que le Graffiti fait partie de la rue, c’est là qu’il trouve son essence. Je fais très peu de lettrage sur toile, je préfère le voir sur le mobilier urbain. Je trouve que ça a un autre impact sur la façon de le donner et le voir. Là, on investi un lieu, change sa surface, tu ne peux pas recréer ça en galerie. Pour les toiles en galerie, je ne me sens pas artiste Graffiti, peut-être par ce que je viens du Vandal. Je peins sur toiles aujourd’hui et je m’inscris dans la peinture par cet acte.

Si on y réfléchit, il n’y a pas de mouvement Graffiti unique, je fais de la peinture figurative, Marko93 travaille sur la calligraphie. Nous nous rapprochons tous de mouvements artistiques à notre façon : Cobra, Impressionnisme, tout dépend du feeling de chacun. C’est un trait du mouvement hip-hop, il t’apprend que tu n’as pas à te mettre de limites. Tu  prends ce que tu vois dans la rue, tu le mixes avec ta propre expérience pour faire tes propres peintures. Je me fous pas mal de ceux qui ne me voit plus comme graffeur. L’essence du Graffiti s’inscrit dans mon travail, j’évolue et je tente de nouvelles expériences. Aujourd’hui, je m’intéresse aux volumes et à la profondeur avec l’envie de faire sortir des éléments de la toile.

Interview réalisée par Myriam House pour HipHopSession.